Des écouteurs dans la nuit claire…

Livre Nuit Claire (texte Dominique Sampiero, photos et graphisme Ernesto Timor)

J’avais déjà travaillé en résidence à Guyancourt pour réaliser une série de portraits de sportifs, dans le cadre de l’événement d’art contemporain Figure libre puis en expo itinérante de grands formats sur la ville en 2010-2011.
(Les amateurs d’archives consulteront avec profit la page Passes et passages à la rubrique Rétro de mon site personnel !)

Je suis revenu ouvrir l’œil par ici, à Guyancourt donc, l’une des villes de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, en Ile-de-France. C’était l’été dernier, dans le cadre de la résidence d’écriture de l’écrivain Dominique Sampiero. Ce dernier a écrit un joli conte moderne inspiré par ses rencontres locales, l’idée étant que je travaille au volet photographique de ce récit. Avec pour double ambition un album jeunesse (“illustré” de photographies, formule peu courante) et une œuvre en résonance avec un quartier, le Pont du Routoir, à la fois le plus ancien, le plus populaire et longtemps le plus à l’écart de cette ville nouvelle, qui fête ses 40 ans cette année.

Pendant quelques chaudes journées de juillet 2013, j’ai donc arpenté les rues du Pont du Routoir à l’affût de cette légende urbaine. Car les légendes, pour y croire, il suffit parfois d’être à l’écoute, ouvert au merveilleux tapi au coin de la rue ! De nombreux habitants, enfants comme adultes, se sont prêtés de bon cœur à mon jeu, ont collé leur oreille aux murs, aux trottoirs, aux arbres, curieux de ce que le quartier avait à leur chuchoter… Mission photographique réussie !
Deuxième étape : j’ai coiffé ma casquette de graphiste et mis en page le livre qui, sous le titre de Nuit Claire, fait dialoguer le récit de Dominique Sampiero avec ces portraits d’écouteurs des rues. Au final un bel album de 48 pages édité par La Ferme de Bel Ebat qui paraîtra en ce début juin, mais aussi dans une exposition itinérante dans Guyancourt à l’été 2014 dans le cadre de l’opération Mémoire de quartiers*.
* Au Pont du Routoir (centre Pasteur) en mai, à la mezzanine de l’Hôtel-de-ville en juin, à la Médiathèque en juillet-août, dans des écoles de la ville à partir de septembre…)

Un quartier dont le nom fait dresser l’oreille mais dont on n’a pas souvent fait le tour ? Faut voir…
Un secteur aux frontières, à l’identité heureusement mouvantes ? Faut voir…
Une légende urbaine qu’on entend chuchoter pour de bon, juste en se collant aux trottoirs, aux murs, aux arbres… ? Faut voir…
Des éclairs de poésie dans le béton, oui mais sans trucage ? Faut voir…
Un livre avec une face écrite qui en met plein la vue ? Faut voir…
Ce même livre avec une autre face visuelle volubile comme un moulin à paroles ? Faut voir…
Un album qui accroche le lecteur de 7 à 77 ans ? Faut voir…
Un photo-roman sans bulles ni brushings ? Faut voir…
Un drôle de truc, qui ne se vend pas, qui ne se pirate pas, qui ne prend pas la poussière dans un présentoir, où n’importe qui peut improviser un rôle ? Faut voir…
Des passants qui se laissent accoster au coin de la rue et partent à évoquer la vie du temps des pionniers comme si c’était hier ? Faut voir…
Des jeunes qui écoutent les vieux qui écoutent les jeunes qui… Faut voir…
Un gamin qui sort de sa torpeur pour soudain étreindre « son poteau » avec un sourire ravi ? Faut voir…
Un papy inconnu qui s’aplatit de bon cœur sur la chaussée pour écouter ce qui nous vient de loin, et puis aussi lui et puis aussi elle et puis aussi eux ? Faut voir…
On a mis tous ces Faut voir dans une cuve de laboratoire, on a secoué fort, ça a donné cette formule rare de récit photographique : à chacun de voir, d’entendre, de se souvenir, de rêver…

Texte repris sur mon avant-propos au livre Nuit claire.